Comment les foules en viennent à accepter l’inacceptable

Comment les foules en viennent à accepter l’inacceptable

Le texte suivant, signé par l'utilisateur Substack No One, est un résumé de l'entretien vidéo qui s'est déroulé sur la chaîne du média indépendant Tocsin entre le psychologue belge Mattias Desmet et le médecin réanimateur Louis Fouché


Cet entretien réunit le psychologue clinicien et professeur de psychologie à l’Université de Gand Mathias Desmet et le médecin réanimateur Louis Fouché autour d’un thème central : la psychologie du totalitarisme, les mécanismes de la « formation de masse » et l’évolution des sociétés occidentales vers ce que Desmet qualifie de système technocratique mondialiste. L’entretien explore les dimensions psychologiques, philosophiques, sociales et politiques de ce phénomène.

1. Le point de départ : la crise du Covid comme révélateur

Mathias Desmet explique que son ouvrage La psychologie du totalitarisme n’est pas né directement de la crise du Covid, mais que celle-ci a constitué un révélateur spectaculaire de mécanismes qu’il étudiait depuis longtemps. Selon lui, la pandémie a rendu visibles des dynamiques psychologiques collectives déjà présentes dans les sociétés occidentales.

Psychologie du totalitarisme

Pour Desmet, la question fondamentale n’est pas d’abord politique mais anthropologique : comment des populations entières peuvent-elles adhérer à des récits qu’elles n’interrogent plus et accepter des mesures qu’elles auraient jugées inacceptables auparavant ?

2. Le totalitarisme commence lorsque l’être humain perd son humanité

L’un des thèmes majeurs de l’entretien est l’idée que le totalitarisme n’émerge pas principalement à cause d’un chef politique ou d’une institution particulière.

Selon Desmet, il apparaît lorsque les individus cessent d’agir comme des êtres humains pleinement conscients et renoncent à leur capacité de parole authentique.

Il affirme que :

  • la sincérité est un acte risqué ;
  • la plupart des individus préfèrent la sécurité du conformisme ;
  • le conformisme prépare psychologiquement le terrain au totalitarisme ;
  • la résistance commence par la capacité à exprimer une parole authentique malgré les risques sociaux.

Pour lui,

Citation

3. Sommes-nous encore en démocratie ?

L’un des passages les plus marquants de l’entretien est la remise en question du caractère réellement démocratique des sociétés modernes.

Desmet soutient que les démocraties contemporaines se sont progressivement éloignées du modèle démocratique idéal. Il évoque notamment les réflexions de Thomas Jefferson qui considérait qu’une démocratie ne pouvait fonctionner que dans une société composée majoritairement de citoyens indépendants, autonomes et enracinés dans leur environnement local.

Selon Desmet :

  • les citoyens modernes dépendent d’institutions complexes ;
  • ils sont de plus en plus éloignés des réalités qu’ils prétendent juger ;
  • ils sont donc davantage influençables par les médias, les experts et les appareils administratifs.

Il en conclut que les sociétés contemporaines sont déjà engagées dans une transformation profonde de leur fonctionnement politique.

4. L’émergence d’un totalitarisme technocratique mondialiste

Le cœur de sa thèse est l’idée qu’un nouveau type de totalitarisme est en train d’émerger.

Contrairement aux totalitarismes du XXe siècle :

  • il n’est plus limité à un territoire ;
  • il ne possède pas d’ennemi extérieur clairement identifié ;
  • il repose largement sur des réseaux technologiques mondiaux ;
  • il agit principalement à travers l’administration, la bureaucratie, les experts et les technologies numériques.

Selon Desmet, cette forme de totalitarisme pourrait être plus difficile à combattre que les précédentes précisément parce qu’elle est diffuse et décentralisée.

5. La découverte de la psychologie des masses

Desmet raconte que dès le début de sa carrière universitaire, il était frappé par un phénomène récurrent : des personnes extrêmement intelligentes pouvaient adhérer à des idées qu’il jugeait manifestement absurdes.

Cette observation l’a conduit à étudier :

  • la psychologie collective ;
  • la psychologie des foules ;
  • les mécanismes de propagande ;
  • les phénomènes de suggestion sociale.

Il affirme avoir compris que l’explication ne résidait pas dans la psychologie individuelle mais dans les dynamiques de groupe.

6. La « formation de masse »

Le concept central développé par Desmet est celui de « formation de masse ».

Selon lui, ce phénomène apparaît lorsqu’une population entre dans un état psychologique particulier caractérisé par :

1. L’adhésion fanatique à un récit

Les individus adhèrent à une vision du monde sans capacité de recul critique.

2. Le sacrifice de soi

Les personnes deviennent prêtes à renoncer à leurs propres intérêts au nom d’un idéal collectif.

3. L’intolérance envers les dissidents

Toute opposition est progressivement perçue comme une menace. Les dissidents deviennent des ennemis.

Selon Desmet, ces trois caractéristiques ont été observées dans les grands systèmes totalitaires historiques.

7. Le rôle de la solitude et de l’angoisse

Desmet considère que le moteur principal de la formation de masse n’est pas la propagande elle-même mais un état psychologique préalable.

Il identifie plusieurs facteurs :

  • solitude croissante ;
  • isolement social ;
  • perte de sens ;
  • anxiété diffuse ;
  • frustration chronique ;
  • sentiment d’impuissance.

Lorsque ces conditions sont réunies, la population devient extrêmement réceptive à un récit collectif capable de donner une explication simple à son malaise.

8. Le Covid comme exemple de formation de masse

Desmet affirme que la pandémie a constitué un exemple particulièrement visible de formation de masse.

Il explique avoir observé :

  • une focalisation collective sur une menace unique ;
  • une acceptation rapide de mesures exceptionnelles ;
  • une marginalisation des opinions dissidentes ;
  • une forte pression sociale en faveur du conformisme.

Selon lui, ces réactions sont typiques des processus de psychologie collective observés dans d’autres contextes historiques.

9. Propagande moderne et technologies numériques

Une autre différence importante avec les totalitarismes passés réside dans les outils technologiques.

Desmet souligne que :

  • les technologies permettent une répétition permanente des messages ;
  • les médias numériques augmentent considérablement la portée de la propagande ;
  • les nouvelles infrastructures administratives et numériques (passeport sanitaire) renforcent les capacités de contrôle social.

Il insiste toutefois sur le fait que la technologie n’est pas la cause fondamentale du problème mais seulement un amplificateur.

10. La bureaucratie : une tyrannie sans tyran

S’appuyant sur les travaux de Hannah Arendt, Desmet décrit le totalitarisme moderne comme une « tyrannie sans tyran ».

Selon lui :

  • les règles se multiplient ;
  • les procédures deviennent omniprésentes ;
  • personne ne semble réellement responsable ;
  • chacun renvoie à une autre autorité.

Le citoyen se retrouve ainsi confronté à un système impersonnel dont les mécanismes paraissent incontrôlables.

11. Les racines profondes du problème : le rationalisme

L’un des aspects les plus originaux de sa réflexion concerne sa critique du rationalisme moderne.

Desmet soutient que la culture occidentale a progressivement accordé une importance excessive à :

  • la rationalité ;
  • l’expertise ;
  • les procédures ;
  • les modèles abstraits.

Selon lui, cette évolution a favorisé :

  • l’atomisation sociale ;
  • la perte des liens humains ;
  • la solitude ;
  • le narcissisme ;
  • la perte du sens existentiel.

Ces phénomènes créeraient ensuite les conditions psychologiques nécessaires à la formation de masse.

12. Pourquoi les élites adhèrent-elles souvent les premières ?

Desmet aborde un paradoxe souvent évoqué : pourquoi les personnes les plus instruites semblent-elles parfois les plus sensibles à certains récits dominants ?

S’appuyant notamment sur les travaux de Gustave Le Bon, il soutient que les individus hautement éduqués ne sont pas immunisés contre la propagande.

Selon lui :

  • l’éducation transmet certaines catégories de pensée ;
  • ces catégories sont souvent réutilisées dans les récits propagandistes ;
  • les personnes les plus intégrées au système peuvent devenir les plus réceptives à ces récits.

13. La foule et le faux sentiment de connexion

Desmet développe une distinction importante entre :

Un groupe humain authentique

Les individus se relient les uns aux autres.

Une masse

Les individus ne se relient pas entre eux mais se relient séparément à un même idéal collectif.

Selon lui, ce mécanisme explique pourquoi :

  • les liens familiaux peuvent se fragiliser ;
  • les liens sociaux deviennent secondaires ;
  • l’adhésion à la cause collective prime sur les relations personnelles.

14. Comment résister ?

La dernière partie de l’entretien est consacrée aux moyens de résistance.

Desmet insiste sur plusieurs principes :

Refuser la violence

La violence renforce le système totalitaire en lui fournissant une justification supplémentaire.

Refuser le mensonge

Il cite notamment Aleksandr Soljenitsyne et Václav Havel, pour lesquels la résistance commence par le refus de participer au mensonge.

Pratiquer la parole sincère

Pour Desmet, la véritable résistance consiste à parler honnêtement, même lorsque cela comporte un coût personnel ou social.

Recréer des liens humains réels

La solution ne réside pas dans une nouvelle idéologie mais dans la reconstruction de relations authentiques entre les personnes.

Conclusion générale

Tout au long de cet entretien, Mathias Desmet développe une interprétation psychologique du totalitarisme. Selon lui, les sociétés occidentales connaissent une combinaison de solitude, d’anxiété diffuse, de perte de sens et d’atomisation sociale qui favorise l’émergence de phénomènes de formation de masse. Il considère que la crise du Covid a révélé ces mécanismes à grande échelle. Face à cette évolution, il propose une résistance fondée non sur la confrontation violente mais sur la parole sincère, la responsabilité individuelle, la reconstruction des liens humains et le refus du conformisme.


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Auteurs

David Nathan