C’est au début des années 2010, pendant la crise autour de l’extraction du gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, que Janie Vachon Robillard a rejoint le Regroupement Vigilance Énergie Québec (RVÉQ), une OSBL dont elle est aujourd’hui responsable du dossier éolien.
Quand la région dans laquelle elle vit (Nicolet-Yamaska) est directement concernée par les appels d’offres éoliens de 2023, elle passe à l’action et lance Pour un choix éclairé (PCENY), un mouvement citoyen visant à ce qu’une démarche d’information et de choix collectif précède tout autorisation à ce projet très opaque. Son implication et celle des dizaines de membre du PCENY sera récompensée par la suspension du projet.
Les projets éoliens au Québec se multiplient et nombreux sont les comités citoyens à se former face à un manque de consultation démocratique, aux nombreux conflits d’intérêts dans les conseils municipaux et au manque d’information indépendante. Le Mouvement localiste du Québec a décidé de donner la parole à cette citoyenne engagée.
Quel est le problème avec le modèle éolien tel qu’il est proposé ?
Il y en a plusieurs. Il faudrait repenser entièrement le modèle éolien car celui que l’on nous propose actuellement n’est tout simplement pas au service du bien commun. C’est un modèle qui est censé aller dans le sens du développement économique pour les régions, mais dans la réalité, la grosse part du gâteau est réservée aux entreprises privées. Le partenariat avec les municipalités permet de diminuer les risques financiers des promoteurs. Hydro-Québec prend tous les risques reliés à la vente de cette énergie qui peut survenir à perte pour la société d’États et donc pour la société québécoise.1
Depuis le début du développement éolien, comment évolue la situation ?
Pas forcément dans le bon sens. Il faut bien avoir conscience qu’à cette époque-là, on parlait surtout de petits projets éoliens. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et on a désormais affaire à de très gros projets nécessitant des machines trois fois plus puissantes et beaucoup plus grosses. Un autre problème majeur, c’est le fait que ces projets pourraient être implantés sur les meilleures terres du Québec, il y a donc un conflit d’usage évident entre les terres agricoles et les habitations, sans parler des nuisances sonores. Enfin, nous estimons que c’est Hydro-Québec qui devrait posséder le parc des éoliennes et non des acteurs économiques étrangers. Il y a un vrai manque de planification démocratique.
Comment faudrait-il procéder selon vous ?
Il faudrait d’abord estimer de façon plus précise tous les impacts que l’implantation de toutes ces nouvelles centrales éoliennes peuvent engendrer. Cela permettrait de choisir les solutions les plus adaptées et les meilleurs emplacements. Malheureusement, il n’y a aucune discussion entre Hydro-Québec, les autres ministères, ni les organisations de la société civile qui étudient la question de la transition énergétique. Nous sommes très lucides, les entreprises privées ne se préoccupent pas des impacts sociaux ou gouvernementaux, elles sont là avant tout pour maximiser les profits.
Quels autres problèmes votre collectif a-t-il identifié ?
Une des aberrations du développement éolien par le privé, c’est que d’une part on est obligé d’acheter de l’électricité de source éolienne à un prix exorbitant, trois fois plus chers que celle de nos barrages et que d’autre part on doit légalement acheter toute leur production ! Et c’est vrai même si l’on n’a pas besoin de cette électricité. Cela arrive principalement au printemps et à l’automne lorsque les journées sont chaudes, qu’on ne chauffe pas, mais qu’il vente beaucoup. On se retrouve alors avec un surplus d’électricité qui est par ailleurs invendable à nos voisins américains qui n’ont pas plus besoin d’énergie supplémentaire que nous!
Quelle stratégie avez-vous choisi d’adopter ?
La première étape serait d’obtenir le moratoire que l’on demande depuis plus d’un an. Dans un second temps, il faudrait que l’on ait un vrai débat public sur l’énergie au Québec. Faire financer une production énergétique supplémentaire par la société québécoise mais pour un développement industriel qui enrichit des multinationales et qui fait sortir les capitaux du Québec, on n’en veut pas. Il faut établir des règles claires, faire des choix judicieux et ne plus gaspiller l’argent dans des projets comme Northvolt (NDLR: Le projet Northvolt s’est effondré après que le gouvernement a investi des centaines de millions dans une usine de batteries qui n’a jamais vu le jour, entraînant une perte financière massive, des conflits sociaux et environnementaux). Notre énergie est précieuse, notre territoire également. Et si l’on doit faire des compromis et sacrifier des espaces naturels pour produire de l’électricité, il serait important de garantir que l’énergie produite servira vraiment la transition socio-écologique que nous devons entamer le plus rapidement possible. Il est important que cette transition soit au service du bien commun et non pas d’intérêts privés.
Y a-t-il débat sur la nécessité d’installer de nouvelles éoliennes ?
Oui, la réponse n’est pas du tout tranchée. Pour Martine Ouellet de Climat Québec par exemple, il est possible d’opérer une transition énergétique sans nouveaux apports en électricité, en misant sur l’efficacité énergétique au niveau industriel entre autres et en brisant les contrats de vente aux États-Unis. Mais pour certains spécialistes du Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ) il serait en revanche nécessaire d’implanter de nouvelles éoliennes.
Il existe un vrai débat sur la décarbonation, sur l’impact réel ou supposé du réchauffement climatique anthropique. Quelle est la position du RVÉQ sur ce sujet ?
Le RVQ ne remet pas en cause l’existence d’une crise climatique, ni les effets des gaz à effet de serre sur le climat. Nous estimons qu’une transition est nécessaire et que l’on ne peut pas continuer au rythme actuel en ce qui concerne l’exploitation des ressources naturelles sans détruire la planète. Les mines d’extraction des métaux, la pollution liée à nos déchets font partie des enjeux. On doit donc repenser notre mode de vie pour plus de sobriété. Cela dit, nous remarquons aussi que certains joueurs instrumentalisent littéralement la crise climatique. Il y a des projets de captation du carbone par exemple qui sont de vraies aberrations !
Concrètement, quelles sont les actions que vous mettez en place ?
Je vous donne l’exemple de mon comité citoyen dans Nicolet-Yamaska : nous avons d’abord organisé des séances de visionnage de documentaires pour s’informer au début de lutte citoyenne. Nous avons fait du porte-à-porte pour informer et faire signer des pétitions : au total, nous avons recueilli plusieurs milliers de signatures. On mobilise aussi les gens sur le terrain, on a par exemple organisé une chaîne humaine de 200 mètres de long pour montrer concrètement ce qu'est une éolienne de 200 mètres de hauteur.

Maintenant, nous tenons régulièrement des réunions d’information dépassant les 125 personnes. Nous utilisons les réseaux sociaux, notre page Facebook pour communiquer. Nous l'utilisons pour communiquer ainsi que notre site web sur lequel on tient entre autres un blogue et une revue de presse des articles les plus importants en lien avec notre cause.
Petit à petit, nous créons un véritable réseau de citoyens conscientisés. Nous utilisons aussi la presse locale pour alerter. Nous avons parfois la collaboration des municipalités pour publier nos annonces dans leur journal municipal alors que d’autres refusent de transemettre l’information à leurs citoyens. Au niveau du RVÉQ, nous avons tenu une conférence de presse en janvier 2025 pour annoncer la naissance d’une coalition de comités éoliens à travers la province. Nous avons également organisé le colloque Repenser l’éolien au Québec en juin 2025 où plusieurs experts indépendants ont fait le tour des enjeux entourant le développement de cette filière chez nous. Nous publierons bientôt notre synthèse des connaissances sur les enjeux éoliens.
Nous poursuivons avec nos premières manifestations provinciales pour exiger un moratoire sur l’éolien, les 21 et 28 mars, jusqu’à ce qu’une analyse des impacts cumulatifs et de la meilleure façon de développer l’éolien sur notre territoire ait lieu à travers un BAPE générique. Une nouvelle conférence de presse demandant la suspension de l’appel d’offres éolien 2026 devrait se tenir d’ici la fin mars en collaboration avec l’Union des producteurs agricoles (UPA) et le syndicat des travailleurs d’Hydro-Québec.

Est-ce que cela fonctionne ?
Oui, jusqu’à un certain point. On a mis beaucoup de pression dans de nombreux conseils municipaux et on obtient parfois, comme dans Nicolet-Yamaska, des reports en ce qui concerne le dépôt d’un projets à l’appel d'offres.
Avez-vous de l’aide des médias ?
Pas assez. Il faudrait que les médias s'intéressent plus aux questions liées à l’énergie. On fait face à une réalité très concrète : les petits journaux sont souvent financés par les MRC et cela entraîne des conflits d'intérêts, alors dans certaine région, il n’y a même pas de couverture par les médias locaux. Même désintérêt de la part des journaux nationaux. C’est très difficile d’aller chercher de l’attention d’autant que les gens vivant dans les grandes villes ne sont pas directement concernés, contrairement à ceux qui sont dans des petites municipalités.
Quelle est la prochaine échéance ?
La prochaine date importante est le 8 avril 2026, on parle d’un projet éolien qui vise à acquérir entre 5 et 10 TWh d’énergie éolienne via un processus de consultation publique et de soumissions. La consultation publique se déroule depuis le 16 décembre 2025 et s’est terminée le 27 février 2026.
Événement à venir : « Moratoire MAINTENANT »
Êtes-vous confiante pour l’avenir ?
Oui. Même si j’ai bien conscience qu’il y a encore trop de désintérêt de la part de la population pour ce sujet en particulier, et plus largement pour la démocratie municipale. Cela peut s’expliquer par le fait que bien souvent, les décisions les plus importantes sont prises d’avance et que les périodes de questions arrivent après-coup, quand rien ne peut être changé. Il est donc compréhensible que les gens se désintéressent de ces enjeux. Je finirai cependant par une note positive en constatant que, malgré tout, la tendance semble s’inverser et que de plus en plus de citoyens, un peu partout au Québec, commencent à poser des questions, cherchent à s’informer, prennent l’habitude d’aller à leur conseil municipal et s’organisent en comité pour protéger leur territoire et ça, c’est une très bonne chose !
(1)Rapport | Webinaire : Les risques financiers et tarifaires du plan d’action 2035 d’Hydro-Québec
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